Le chaos climatique se mesure en centaines de milliards de dollars. En 2025, 906 milliards de dollars ont été engagés par les 65 plus grandes banques mondiales dans le secteur des énergies fossiles. C'est le constat accablant du rapport Banking on Climate Chaos 2026, la cartographie de référence sur le financement du secteur des énergies fossiles.
Derrière ce chiffre, une mécanique simple. L'argent déposé dans une banque classique sert, en partie, à financer le pétrole, le gaz et le charbon. Y compris des projets qui déplacent des populations ou verrouillent des décennies d'émissions. Vous ne signez rien pour ça, c'est le fonctionnement normal du système.
Cet article décrypte ce que révèle le rapport : qui finance quoi, pour combien, et surtout ce que ça change pour votre argent et pour la souveraineté énergétique du continent. Vous en sortirez avec des repères concrets pour savoir où va votre épargne et comment agir.
En résumé : ce qu’il faut savoir en 30 secondes
En 2025, les 65 plus grandes banques mondiales ont financé 906 milliards de dollars d'entreprises fossiles, soit +8 % en un an (rapport Banking on Climate Chaos 2026).
Douze banques, les “Dirty Dozen”, concentrent près de 39 % de ce financement mondial.
Le financement de l'expansion fossile (nouveaux terminaux, pipelines, centrales) a bondi de +27 %, à 508 milliards de dollars
Pendant ce temps, en 2025, le solaire et l'éolien ont couvert 99 % de la croissance de la demande électrique mondiale, et les renouvelables ont dépassé le charbon pour la première fois en un siècle (Ember).
Combien les banques ont-elles financé d'énergies fossiles en 2025 ?
On a longtemps raconté la même histoire : les grandes banques se seraient mises au vert, auraient pris des engagements climat, auraient commencé à tourner le dos aux énergies fossiles.
Les chiffres de 2025 disent l'inverse.
Chaque année depuis dix ans, une coalition de huit ONGs, dont Reclaim Finance, Rainforest Action Network, BankTrack et Oil Change International, publie le rapport Banking on Climate Chaos. C'est la cartographie ouverte la plus complète qui existe du financement fossile des banques : prêts et émissions de titres, banque par banque, entreprise par entreprise.
L'édition 2026, publiée le 9 juin, établit un fait simple. Les 65 plus grandes banques mondiales ont financé 906 milliards de dollars dans le fossile en 2025, en hausse de 8 % sur un an. Depuis la signature de l'Accord de Paris il y a dix ans, ces mêmes banques ont dirigé 8 700 milliards de dollars vers le pétrole, le gaz et le charbon.
Un chiffre aussi grand finit par ne plus rien vouloir dire. Pour donner une échelle : l'Agence internationale de l'énergie estime à environ 4 000 milliards de dollars par an les investissements nécessaires dans les énergies propres. Ces 8 700 milliards partis vers les fossiles représentent à peine deux années de ce qu'il faudrait investir dans l'autre sens.
Quelles banques financent le plus les énergies fossiles ?
Tout d’abord, le premier enseignement du rapport est une histoire de concentration.
Douze banques, les "Dirty Dozen", contrôlent à elles seules 38,5% de tout le financement fossile mondial. Ces douze-là décident, sans jamais avoir été élues pour le faire, de l'avenir énergétique de 8 milliards de personnes.
JPMorgan Chase trône au sommet : 58,2 milliards de dollars en 2025, soit +12,5% en un an. Suivent Bank of America, MUFG, Mizuho, Citigroup. Puis Barclays, seule banque européenne dans ce club très restreint.
Ce n'est pas une question de taille. Certaines banques jouent un rôle disproportionné par rapport à leur bilan. Truist Financial, par exemple, est la 63ème banque mondiale par les actifs, et pourtant l'une des plus exposées en proportion au financement fossile. Scotiabank, RBC, CIBC côté canadien. Mizuho et MUFG côté japonais. Des banques dont les noms vous disent peut-être peu, mais qui structurent chaque année des dizaines de milliards vers le secteur fossile.
Qu'est-ce que l'expansion fossile et pourquoi est-elle un risque ?
Puis, le deuxième enseignement est plus grave encore.
Ce n'est pas seulement que les banques financent des opérations fossiles existantes. C'est qu'elles financent massivement leur expansion : de nouveaux puits, de nouveaux pipelines, de nouveaux terminaux GNL, de nouvelles centrales à gaz.
508 milliards de dollars en 2025 ont été dirigés vers des entreprises en cours d'expansion fossile. Une hausse de 27% en un an.
Pourquoi c'est important ? Parce que chaque dollar d'expansion fossile ne finance pas seulement des émissions présentes : il verrouille des émissions futures. Un terminal GNL financé aujourd'hui sera opérationnel pendant 20 à 30 ans. Un pipeline traversant l'Afrique de l'Est sera là pour plusieurs décennies. L'infrastructure fossile n'est pas neutre : une fois construite, elle crée sa propre demande, ses propres lobbys, ses propres dépendances.
Qu'est-ce que le pipeline EACOP et qui le finance ?
C'est 1 443 kilomètres qui sépare l'Ouganda jusqu'au port de Tanga, en Tanzanie. Le plus long pipeline chauffé du monde, le brut étant trop épais pour s'écouler sans être maintenu en température.
Son nom : EACOP (East African Crude Oil Pipeline).

Son tracé traverse des zones humides protégées et longe le lac Victoria, source d'eau pour des dizaines de millions de personnes. Des milliers de familles ont été déplacées le long du parcours.
TotalEnergies en est l'opérateur principal. En 2025, l'entreprise est devenue le cinquième plus gros emprunteur fossile mondial, avec près de 17 milliards de dollars levés, quasiment le double de 2024. Ce bond est explicitement relié, selon le rapport, au lancement de grands projets controversés, dont EACOP.
Et le premier soutien financier de TotalEnergies en 2025 a son siège à La Défense, aux portes de Paris. Il s’agit bel et bien de la Société Générale.
C'est exactement la mécanique que le rapport documente. Une poignée de banques. Une poignée d'entreprises. Des décisions prises loin du regard. Et des conséquences portées par des populations qui n'ont jamais été consultées.
Venture Global : pourquoi une guerre fait-elle exploser ses profits ?
Lorsque l’on regarde de plus près la mécanique du financement du secteur fossiles on distingue ceux qui en bénéficient. Un nom ressort distinctement : Venture Global.
Cette entreprise américaine exporte du gaz américain liquéfié (GNL) vers l'Europe et l'Asie depuis ses terminaux sur le Golfe du Mexique. En 2025, elle est devenue de loin l'entreprise fossile la plus financée au monde, avec environ 33 milliards de dollars de financement bancaire. Le rapport la cite explicitement comme l'exemple type d'une entreprise qui “exploite les conflits géopolitiques pour engranger des profits exceptionnels”.
Voici comment ça fonctionne. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël déclenchent une guerre aérienne contre l'Iran. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20 % du GNL mondial, est largement bloqué.
Venture Global vend une part de sa production plus importante que ses concurrents sur ce marché spot, au prix du jour. Quand le prix explose, elle en profite mécaniquement, sans qu'une seule molécule de gaz supplémentaire n'ait été produite, sans que rien n'ait changé dans ses opérations.
Ses deux fondateurs, Mike Sabel et Bob Pender, contrôlent environ 84 % de l'entreprise. À l'introduction en Bourse de janvier 2025, la plus grosse opération du secteur de l'énergie depuis quatre ans, leur fortune était déjà estimée à plusieurs dizaines de milliards de dollars chacun. Chaque pic de prix lié à la guerre la fait gonfler davantage.
Son modèle repose en partie sur une logique résumée dans le rapport par un analyste financier avec la formule suivante : "They keep getting bailed out by wars."
Pendant ce temps, l'Égypte voit sa facture énergétique doubler. Le Bangladesh ferme ses universités et rationne l'essence. En Asie du Sud-Est, des stations-service refusent des clients.
C'est le cœur du problème. Dans un système énergétique fossile et centralisé, un choc géopolitique est structurellement une aubaine pour quelques-uns et une facture pour tous les autres.
Et c'est ce système que les plus grandes banques mondiales ont soutenu à hauteur de 906 milliards en 2025.
Quelles banques françaises financent encore les énergies fossiles ?
En France, il y a du bon et du moins bon. Regardons les deux.
Les signaux réels :
- La Banque Postale n'a financé aucun euro de combustibles fossiles en 2025 : une première mondiale parmi les grandes banques, conforme à l'engagement de sortie totale annoncé dès 2021.
- BNP Paribas a réduit ses financements fossiles d'environ 28 % en un an. À voir si la tendance se poursuit sur les prochaines années.
- Plusieurs banques françaises affichent une baisse de leur soutien à l'expansion fossile.
Les problèmes qui persistent :
- Société Générale est la seule grande banque française à augmenter ses financements fossiles en 2025, devenant la première banque tricolore du secteur et le premier soutien de TotalEnergies.
- Même les banques en progrès continuent de financer des entreprises en expansion fossile : terminaux de GNL, pipelines, projets qui verrouillent des décennies d'émissions.
À l'échelle mondiale, un chiffre résume l'époque : sur les 15 banques nord-américaines analysées, 12 n'ont plus aucune restriction fossile sérieuse. Plusieurs ont abandonné leurs exclusions sur le charbon ou retiré leurs objectifs de décarbonation à 2030. Et la Net-Zero Banking Alliance, l'alliance des banques « engagées pour le climat », s'est effondrée en 2025, levant les derniers garde-fous volontaires.
La conclusion s'impose d'elle-même : un engagement volontaire sans contrainte légale ne pèse pas lourd quand les profits sont au rendez-vous.
Où en sont les renouvelables face au charbon en 2025 ?
Il y a une nouvelle que ce système n'a pas intérêt à mettre en avant.
En 2025, les énergies renouvelables ont couvert 99% de la croissance de la demande électrique mondiale. Pour la première fois de l'histoire, le solaire et éolien ont dépassé le charbon dans la production d'électricité mondiale. En Chine et en Inde, les deux plus gros émetteurs mondiaux, la production fossile a reculé pour la première fois du siècle.
La transition n'est plus une question de technologie. Les renouvelables sont moins chers que les fossiles une fois installés. Les électrons produits ne transitent pas par le détroit d'Ormuz. Ils ne dépendent pas de la stabilité du Golfe Persique. Ils ne s'envolent pas quand une guerre éclate à l'autre bout du monde.
S’ils sont moins chers et améliorent notre autonomie stratégique, alors le seul obstacle qui reste est précisément celui que ce rapport documente : où va le capital bancaire.
Tant que 906 milliards par an continuent d'irriguer le système fossile, chaque guerre dans le Golfe sera une aubaine pour quelques milliardaires et une catastrophe pour quelques centaines de millions de personnes. Tant que les banques traditionnelles financent l'expansion de pipelines en Afrique de l'Est et de terminaux GNL en Louisiane, le système reste verrouillé.
Que devient votre argent dans une banque traditionnelle ?
Il y a une mécanique simple que le système financier classique a tout intérêt à garder invisible.
Quand vous déposez votre argent dans une banque traditionnelle, cette banque l'utilise, entre autres, pour prêter aux entreprises fossiles, pour underwriter leurs obligations, pour faciliter leurs acquisitions. Vous ne signez rien pour ça. Vous ne le choisissez pas. C'est le fonctionnement normal du système.
En 2021, une étude de référence de l'Institut Rousseau, des Amis de la Terre et de Reclaim Finance a estimé que les quatre grandes banques françaises portaient collectivement 260 milliards d'euros d'actifs fossiles, soit 106 % de leurs fonds propres combinés.
Crédit Agricole : 131 %.
BNP Paribas : 99 %.
C'est, à ce jour, l'estimation publique la plus complète de ce stock.
Ce sont des chiffres qui veulent dire quelque chose de précis : quand ces actifs perdront de la valeur, et ils en perdront, la trajectoire est inéluctable, c'est le bilan de ces banques qui trinque. Et par extension, votre épargne.
Chez Green-Got, l'argent de nos membres ne finance pas Venture Global. Il ne finance pas EACOP. Il ne structure pas des deals qui vident les filets de pêcheurs louisianais ou déplacent des familles ougandaises. Il ne spécule pas sur la prochaine guerre.
Il est investit dans les entreprises qui construisent l'infrastructure qui rend progressivement ces systèmes obsolètes. Il soutient les infrastructures qui rendent la prochaine guerre un peu moins rentable.
FAQ - Les questions les plus fréquentes
Ma banque finance-t-elle vraiment les énergies fossiles avec mon argent ?
Si vous êtes cliente d'une grande banque classique, c'est très probable. Le rapport Banking on Climate Chaos 2026 recense banque par banque les prêts et émissions de titres dirigés vers les entreprises fossiles. Vous ne donnez pas votre accord explicite : c'est le fonctionnement normal d'un compte de dépôt, qui sert aussi à financer l'activité de prêt de la banque.
Qu'est-ce qu'un « actif échoué » et pourquoi cela me concerne ?
C'est un actif fossile qui perd sa valeur avant la fin prévue de son exploitation, parce que le marché bascule vers d'autres sources d'énergie. Plus une banque détient ce type d'actifs par rapport à ses fonds propres, plus son bilan est fragilisé le jour où la valeur chute, ce qui peut affecter, indirectement, la solidité où votre épargne est logée.
Pourquoi une guerre fait-elle grimper le prix du gaz et les profits de certaines entreprises ?
Une part du gaz mondial transite par des points de passage stratégiques comme le détroit d'Ormuz. Quand l'un d'eux est bloqué, l'offre se raréfie et les prix sur le marché spot s'envolent. Les entreprises qui vendent une grande part de leur production au prix du jour en profitent mécaniquement, sans rien produire de plus.
Les renouvelables peuvent-elles vraiment remplacer les fossiles ?
En 2025, le solaire et l'éolien ont couvert l'essentiel de la croissance de la demande électrique mondiale, et les renouvelables ont dépassé le charbon pour la première fois en un siècle (Ember). Le frein principal n'est plus technologique : il est financier, et tient à l'orientation du capital bancaire.
Sources :
- Banking of Climate Chaos Report
- IEA Report : Net Zero by 2050
- "La Société générale double BNP Paribas et devient la banque française qui finance le plus les énergies fossiles" - Vert.eco
- "Comment les banques françaises aggravent les changements climatiques" - Oxfam France